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logo ASQ Cet article est publié en collaboration avec l'Association des Sexologues du Québec (ASQ). Il est déjà paru dans la revue Sexologie Actuelle. Vous pouvez vous abonner à la revue Sexologie actuelle en communiquant directement avec l'ASQ.

Article scientifique :

Évolution des conceptions de la sexualité : performance ou relations humaines?

Le congrès de l'Association des sexologues du Québec qui a choisi comme thème «La performance : enjeu du XXIe siècle» constitue une belle occasion d'aborder le sujet de l'évolution des conceptions de la sexualité, car ce thème est important au point de vue éducatif, éthique et social. Il sera abordé ici en toute liberté, sans aucune prétention scientifique, comme une réflexion philosophique axée sur la pratique en éducation sexuelle, illustrée d'exemples pris en prévention du sida. L'objectif visé par ce texte est de permettre à chaque personne d'établir un lien significatif entre cette présentation et sa pratique professionnelle, et que cette relation significative puisse alimenter sa croissance professionnelle et personnelle.

L'analyse réflexive présentée portera tout d'abord sur l'évolution des mentalités depuis la révolution sexuelle des années 70. Nous verrons comment nous en sommes arrivés au culte actuel de la performance sexuelle. Nous aborderons ensuite une deuxième source de la tendance actuelle, soit l'évolution de la sexologie comme science et comme thérapie. Puis, nous examinerons les modèles sous-jacents à la notion de performance et les limites de ce modèle adolescent tel qu'étudié par le psychanalyste Tony Anatrella. Nous terminerons par une proposition personnelle, soit celle d'une sexualité comme relation à l'autre dans toute sa réalité.

Une remarque s'impose cependant : elle concerne l'humilité et la cohérence éducative. En osant proposer une certaine conception de la sexualité et une approche particulière de l'éducation sexuelle, il serait préférable d'être conscient des difficultés qu'elles comprennent. Dans la mesure où il est un modèle social, le modèle de performance touche tous les intervenants, qu'ils soient sexologues, éducateurs, professionnels, hommes ou femmes. Personne n'est en dehors du problème.

L'évolution des mentalités depuis la révolution sexuelle

La révolution sexuelle des années 70 peut sembler relever de la préhistoire pour la jeune génération de sexologues québécois. Néanmoins, elle a coïncidé avec la jeunesse de la première génération de sexologues du Québec, avec leur entrée dans la vie étudiante ou professionnelle (Dupras et Dionne, 1989). La nostalgie actuelle que l'on repère dans certains milieux professionnels n'est pas étrangère au passage d'une génération à une autre de professionnels; les sexologues ne font pas exception. Cependant, il convient de se garder d'être passéiste: les apports et les acquis de cette époque demeurent importants. La dérive de performance actuelle montre seulement la grande capacité de l'être humain de résoudre des problèmes tout en en créant d'autres.

Voyons maintenant quelques apports incontournables de la révolution sexuelle qui a marqué dans la société québécoise la fin de certaines attitudes dévastatrices par rapport à la sexualité.

La fin de la honte corporelle

Le mouvement hippie a publiquement revendiqué le droit à une autre sexualité et il a favorisé l'acceptation de normes plus ouvertes relatives à la nudité, ce que les mouvements naturistes avaient commencé bien avant les années 70 (Descamps, 1988). Depuis les vingt dernières années, la nudité familiale est davantage tolérée, la nudité sociale est davantage répandue. Mais de quelle nudité s'agit-il? Il s'agit exclusivement de la nudité juvénile, en bonne santé et désirable; celle qui séduit et permet de vendre. Sur les plages de France, le sein féminin ne peut se dévoiler que petit et ferme. Il n'est pas question de montrer un sein de vieille dame ou un ventre de future maman. Il faut donc se poser la question des bénéficiaires actuels de ce mouvement social.

La fin de la culpabilité systématique associée à la sexualité

La sexualité n'est plus considérée systématiquement d'une façon négative. Au Québec, une certaine interprétation catholique de la sexualité l'a présentée surtout, au XIXe siècle, comme source de tous les désordres sociaux, faute originelle, occasion de péché. Il faut tout de suite préciser que cette interprétation est suspecte même au point de vue théologique. Elle est liée au jansénisme qui est une déviation de la religion catholique. Jusqu'aux années 70, les pratiques de confession ont amené une grande partie des catholiques à considérer toute relation sexuelle comme un manque de contrôle, tout plaisir sexuel comme une faute, y compris le plaisir conjugal (Foucault, 1976). En fait, plus le plaisir était de nature sexuelle, plus il était suspect. Il y a eu une évidente surmoralisation de la sexualité qui a amené une révolte collective, d'abord marginale, puis plus ouverte. Si la sexualité n'est plus considérée comme une faute, ce n'est pas non plus systématiquement le bonheur promis par la révolution sexuelle. Les lendemains de la révolution sexuelle déchantent un peu (Dorais, 1990).

La fin du silence et de l'ignorance sexuelle

Depuis la révolution sexuelle et même un peu avant (Desjardins, 1996), la sexualité humaine peut être dite, connue, étudiée. Elle n'est plus du domaine du secret et du mystère. On voit apparaître les fondements de l'éducation sexuelle explicite et la diffusion des connaissances relatives à la sexualité dans le grand public grâce aux médias et grâce aux professionnels comme les sexologues. Mais disponibilité ne signifie pas acquisition. Le décalage est très grand, par exemple, entre la connaissance médicale sur les modes de transmission du sida, l'acquisition de ces connaissances minimales par les différentes personnes et surtout leur intégration dans leur scénario sexuel (Paicheler,1994).

Les connaissances scientifiques sur la sexualité humaine sont maintenant accessibles, mais elles ne sont pas forcément reconnues, et surtout elles ne sont pas systématiquement diffusées. Les connaissances sur le développement sexuel, la sexualité féminine, la génétique et les comportements sexuels réels se sont considérablement développées depuis les années 70. Quand on étudie les comportements sexuels, la performance sexuelle est certainement une des façons de parler explicitement de la sexualité; elle est axée exclusivement sur la réussite érotique.

C'est dans ce sens que A. Béjin a pu parler de la sexologie naissante comme d'une «orgasmologie» ou science de la mesure de l'orgasme (Béjin, 1982). Les discussions actuelles sur le point G vont dans le même sens, quand elles sont récupérées comme une nouvelle norme de réussite sexuelle féminine. Le risque est réel d'une normalisation des comportements sexuels. Pensons au conformisme de groupe des adolescents, à la confusion qui s'installe souvent entre la description d'un comportement sexuel et sa prescription. Il n'est pas toujours facile de leur faire saisir que ce n'est pas parce qu'un comportement sexuel existe qu'il est nécessaire, ni obligatoire pour eux. Il est clair que les médias utilisent cette confusion propre à alimenter de multiples fantasmes.

La fin du lien exclusif et systématique de la sexualité et de la religion

Comme dans d'autres domaines (la santé, l'école, la famille, les loisirs), la société québécoise s'est laïcisée. On assiste aussi depuis les années 70 à une véritable laïcisation de la sexualité. En milieu francophone, l'Église catholique n'est plus le seul porte-parole sur la sexualité, bien que sa voix puisse encore être entendue. La révolution sexuelle a marqué la fin d'un monopole. Depuis les années 50 (Samson, 1981), se développe une prise de parole de plus en plus importante des laïcs, à propos de la sexualité. Il n'est pas incongru de faire remarquer ici que bon nombre de pionniers de cette prise de parole furent autrefois des religieux et des religieuses.

La révolution sexuelle a favorisé l'émergence de spécialistes scientifiques de la sexualité. À travers les sciences humaines comme la psychologie, la sociologie, l'anthropologie et la sexologie ou dans les sciences médicales et celles de la santé, des spécialistes ont abordé la sexualité sans relation à des croyances religieuses. Et parmi ces spécialistes se trouvent des femmes de plus en plus nombreuses; elles sont travailleuses sociales, psychologues, médecins, sexologues.

Cependant, quelques nuances s'imposent. Que le lien ne soit plus exclusif et systématique entre la sexualité et la religion (et surtout avec la morale d'origine religieuse) ne signifie pas que tout lien ait disparu entre la sexualité et la religion catholique au Québec depuis la révolution sexuelle. L'Église catholique a encore beaucoup de pouvoir dans le domaine scolaire, en particulier en ce qui concerne les questions de morale sexuelle. Il n'est qu'à regarder le fonctionnement des comités confessionnaux du Conseil supérieur de l'éducation qui ont le dernier mot (et même le seul) en ce qui concerne les programmes et les manuels scolaires, et le fonctionnement de la CECM qui continue à s'opposer à la sexologie et aux sexologues dans les écoles. C'est autant une question politique de partage de pouvoir qu'une question idéologique ou éducative.

Les changements relatifs à la honte, à la culpabilité, au silence et à l'ignorance sexuelle que nous venons de présenter sont spécifiques aux sociétés occidentales. Ils manifestent une évolution des moeurs tout autant que de la morale sexuelle qui les sous-tend. Cependant, comme tout mouvement de transformation sociale, la révolution sexuelle n'est pas uniforme. On peut observer au Québec diverses formes de résistances locales à ce changement. En effet, la honte corporelle existe encore, même dans les familles. La culpabilité liée à la sexualité est encore présente dans certains groupes religieux ou dans certains mouvements sociaux comme les Bérêts blancs, l'Association des parents catholiques ou l'association APESS (Association pour une éducation sexuelle saine) qui a obtenu une dérogation ministérielle pour que les parents soustraient leurs enfants du primaire aux cours d'éducation sexuelle. Les intégristes de toutes les religions peuvent même se donner la main comme nous l'avons vu lors de la Conférence mondiale du Caire.

De plus, le silence relatif à la sexualité et l'ignorance sexuelle subsistent moins par manque d'information que par incapacité ou par refus de l'acquérir. Le silence et l'ignorance demeurent les fidèles alliés de la peur de la sexualité et cette peur est loin d'avoir disparu (Desaulniers, 1995). Quelques exemples sont plus probants que d'autres à ce sujet; le silence sur l'abus sexuel auprès des jeunes, le refus de l'éducation sexuelle au primaire ou bien celui d'aborder les relations sexuelles dans la prévention du sida en 4e année du primaire sont des manifestions de la persistance d'une mentalité voulant que l'ignorance et le silence soient vertus quand il s'agit de sexualité. On dit que c'est trop tôt, trop cru; osera-t-on jamais avouer que cela perpétue la dépendance et la vulnérabilité des jeunes? Et que toute une rhétorique se construit actuellement pour la plus grande protection des abuseurs?

Quelques aspects plus problématiques de la révolution sexuelle

Si la révolution sexuelle a permis une diminution relative de certaines attitudes inhibantes par rapport à la sexualité, elle comporte aussi certains aspects plus problématiques qui vont maintenent être abordés. Ces aspects plus négatifs constituent autant de pistes d'explication de l'importance de la performance sexuelle à laquelle nous sommes actuellement confrontés.

L'objectivation de la sexualité

La sexualité est devenue un objet de connaissance, d'étude et de recherche scientifique. La sexologie comme discipline universitaire est exactement contemporaine au Québec de la révolution sexuelle. Rappelons que les conditions de base de l'objectivité scientifique sont la distance et l'extériorité qui permettent la description des phénomènes et leur mesure. Ces caractéristiques rendent le phénomène sexuel analysable comme tout autre fait naturel ou social et mesurable par des méthodes quantitatives (Gratton, 1981).

Or ces caractéristiques de distance et d'extériorité ne favorisent pas l'analyse de l'expression et de la signification des phénomènes sexuels comme l'a montré A. Béjin dans sa comparaison entre la sexologie et la psychanalyse. Les méthodes qualitatives (entrevues en profondeur, analyse de discours ou de contenus) permettent d'aller un peu plus loin dans la recherche de la signification de certains faits sociaux. Ainsi, l'investigation des représentations sociales de la maladie et de la santé mentales commencée en France par Moscovici et Jodelet se poursuit actuellement dans le domaine de la prévention du sida au Québec (Chevalier et al. 1997) et en France (Paicheler, 1994). Ce type de recherches qualitatives, très exigeant en temps et en énergie, bénéficie encore difficilement de reconnaissance dans le milieu scientifique.

Pendant ce temps, le défi de l'éducation sexuelle reste de savoir comment passer de la connaissance de la sexualité objective et scientifique à la compréhension de sa sexualité personnelle. Les rapports entre la sexologie et l'éducation sexuelle sont actuellement loin d'être limpides; la transposition didactique entre la première et la deuxième pose continuellement problème.

Le morcellement de la sexualité

L'étude de la sexualité est celle d'une réalité complexe. Cette réalité reste morcelée en ses aspects biologiques, psychologiques, éthiques ou politiques malgré l'effort de la sexologie pour opérer une étude multidisciplinaire de cette réalité. Ce morcellement disciplinaire risque de valoriser un aspect de la sexualité aux dépens des autres.

Sous l'influence de la religion et du nationalisme, la reproduction fut valorisée pendant le XIXe siècle, époque de la «revanche des berceaux» des Canadiens français. C'est maintenant l'érotisme qui triomphe dans les médias ou la génitalité dans l'étude scientifique des comportements sexuels. Selon T. Anatrella, «Le sexe oublié» (1993), c'est la dimension affective de la sexualité. Il était probablement nécessaire de laisser de côté les aspects personnels et subjectifs de la sexualité pour élaborer une science des faits sexuels, mais cette étude des faits ne suffit pas à rendre compte de la complexité de la sexualité. Et surtout, elle n'aide guère à mieux vivre sa sexualité, ce qui constituait un objectif de l'institutionnalisation de la sexologie au Québec, comme ailleurs (Dupras et Dionne, idem).

L'évolution de la science sexologique au Québec

Comme nous l'avons vu, la naissance de la sexologie instituée comme discipline académique date des années 70 au Québec. Le département de sexologie est en quelque sorte le fils légitime de la révolution sexuelle. Il s'est bâti et s'est perçu comme facteur de transformation sociale. La sexologie comme science nouvelle s'est attachée à faire la démonstration de la possibilité de cette science (épistémologie) et de sa nécessité comme instance sociopolitique. Parallèlement, elle s'est attardée à faire la démonstration de l'utilité sociale de cette science et des sexologues plus que jamais nécessaires «au temps du sida» (Ruffiot, 1992).

La rupture avec le discours théologique et moral

L'évolution de la sexologie comme science nouvelle suit sensiblement le même parcours que les autres sciences en voie de constitution. Comme l'a montré Bachelard, la chimie s'est constituée en se détachant de l'alchimie. De même, la psychologie s'est constituée en se détachant de la théologie et de la philosophie. L'approche scientifique de la sexualité s'est, par nécessité, détachée de la morale et de la théologie sexuelles particulièrement prépondérantes au Québec. Les connaissances relatives à la sexualité humaine se sont laïcisées, objectivées, systématisées. À tel point que les questions traditionnellement posées par la théologie (la signification de la sexualité humaine) et par la morale (les normes sexuelles, les valeurs liées à la sexualité et la valeur de la sexualité humaine, l'acceptable et l'inaccepable) ont été évacuées des études sexologiques. Quand la question des normes est envisagée en sexologie, elle l'est comme phénomène de régulation sociale, par exemple dans l'analyse des délits sexuels. L'étude de l'évolution sexologique du concept d'homosexualité constitue un exemple de cette approche.

L'extériorité des phénomènes sexuels et l'intériorité des personnes

À cause de son obligation d'objectivité, la sexologie s'est beaucoup plus attardée aux phénomènes sexuels tels qu'ils apparaissent (donc aux comportements sexuels) qu'à la façon dont ils sont ressentis subjectivement. À ses débuts, la sexologie a été fortement influencée par les théories et les approches thérapeutiques behavioristes d'origine américaine. Tout au contraire, la psychanalyse, qui s'est développée au Québec beaucoup moins que dans d'autres sociétés occidentales, se centre sur l'intériorité des personnes et l'appropriation par chaque personne de sa sexualité.

L'impact du contexte social

La sexologie comme science n'a pas été indépendante du contexte social qui a prévalu à sa naissance et pendant ses trente premières années d'existence. Elle ne l'est pas plus aujourd'hui. Elle est sensible aux besoins sociaux et aux tendances sociales, telle la performance. Elle peut les analyser et les interroger de deux façons différentes. En tant que science humaine, la sexologie pourrait s'interroger sur la performance en recherche sexologique, ce qu'elle évite prudemment de faire. En tant que thérapie, elle pourrait s'interroger sur les normes de performance et de réussite sexuelle, ce qu'elle fait courageusement dans ce congrès de l'Association des sexologues du Québec. En tant qu'acteurs sociaux et spécialistes de la sexualité, les sexologues sont, en effet, partie prenante de la problématique actuelle de la performance sexuelle ou de la conception de la sexualité comme nécessairement performante.

Les modèles sous-jacents à la notion de performance et leurs limites

Précisons d'abord que, selon Kühn, les modèles ou paradigmes sont des constructions théoriques plus ou moins conscientes, servant de référence pour l'intervention. Les rendre conscients permet de les discuter, de les critiquer et même de les changer. Les modèles qui semblent sous-jacents à la notion de performance sexuelle sont le modèle scientifique, le modèle industriel, le modèle technologique et le modèle adolescent.

Le modèle scientifique

Nous avons vu précédemment que la sexologie s'est constituée comme science en analysant la sexualité comme un phénomène objectif et extérieur. Elle décrit, comptabilise, mesure des comportements sexuels individuels ou sociaux et ne considère pas la signification de ces comportements. Les perçus amènerait à porter des jugements qui pourraient être considérés, alors, comme des jugements de valeur. Notons pourtant une tendance actuelle dans les recherches sur la prévention du sida, des MTS ou de la violence sexuelle à considérer l'étude des attitudes qui sont pourtant des réalités intérieures. Cependant, ces attitudes sont systématiquement liées à des comportements qui, eux, sont extérieurs, objectifs et observables. La relation de causalité entre les attitudes et les comportements reste, de toute façon, hautement questionnable. Il est étonnant de constater que lorsque la sexologie analyse les attitudes préventives comme la responsabilité ou le respect, elle attribue à celles-ci exactement le même contenu que la morale qui, elle, les nomme valeurs. Les recherches sur la prévention du sida, par exemple, n'hésitent pas une seconde à présenter les attitudes de prévention comme les attitudes adéquates et l'utilisation du condom comme le comportement adéquat ou le bon comportement à favoriser et à maintenir (Gaudreau et al. 1996). Nous ne sommes pas très loin, avec le sexe sécuritaire, de ce que l'on pourrait appeler un comportement performant sur le plan de la prévention.

Le modèle industriel

Par cette expression, nous ne faisons pas référence à l'industrie du sexe qui relève du commerce. Le modèle industriel est celui qui définit un phénomène par l'action à entreprendre pour le réussir. Il s'agit ici de moyens, de méthodes, de techniques dont les principales caractéristiques sont l'efficacité ou le fait d'atteindre l'objectif fixé et l'efficience ou le fait de l'atteindre avec le minimum de coûts. Le but est objectif et identique pour chacun; les différences individuelles n'ont pas de place dans ce modèle de l'uniformité. Le modèle industriel engendre des normes de production et des normes de réussite évaluées en terme d'échec.

Quand ce modèle industriel est appliqué inconsciemment à la sexualité, cela donne l'orgasme comme mesure de réussite de la relation sexuelle et l'orgasme mutuel et concomitant comme mesure de réussite suprême. À ce compte, la masturbation est beaucoup plus efficace et efficiente. Le modèle industriel ne cesse pas d'influencer les comportements humains et les représentations de ces comportements. Il est prédominant non seulement dans le monde de la production industrielle mais aussi dans le monde des relations humaines et de l'éducation.

Bertrand et Valois (1992) ont analysé ce paradigme industriel et technocratique en éducation qui fait que l'on gère les comportements de classe et les apprentissages comme on gère une chaîne de production. Le langage de gestionnaire a débordé de l'usine dans l'école et dans les hôpitaux où l'on gère la fertilité, et dans les chambres à coucher où l'on gère ses capacités érotiques.

Le modèle technologique

Le modèle technologique est issu du modèle industriel. Il met l'accent sur les moyens et non pas sur les fins. Dans cette approche, les objets concrets sont surinvestis de pouvoir. Ils finissent pas avoir une valeur en eux-mêmes, indépendamment du motif de leur utilisation. Ainsi l'ordinateur devient essentiel, sans que l'on pose la question de ce que l'on fait effectivement avec lui et surtout si l'on fait mieux qu'en son absence. La ceinture de sécurité et le casque cycliste protègent des accidents (et non pas la conduite prudente des personnes), la puce anti-violence protégera les enfants de la violence à la télévison (et non pas les parents) et le condom protège du sida et des MTS (et non pas la réflexion sur sa vie sexuelle qui permet de l'utiliser).

Le modèle adolescent

Nous revenons ici aux réflexions du psychanalyste T. Anatrella à propos de la sexualité et de l'adolescence (Anatrella, 1989). La façon dont la sexualité est actuellement présentée dans notre société est en tous points conforme aux caractéristiques des adolescents. Elle est axée sur l'action, la vitesse, l'intensité, l'immédiateté et la génitalité. Pour paraphraser une sorte de musique chère aux adolescents, on pourrait parler de «sexualité-piston» comme ils parlent de «musique-piston».

Dans ces conditions, il devient difficile, pour ne pas dire impossible, de parler de délai aux premières relations sexuelles, d'attente et de continence comme le proposent certains programmes actuels de prévention du sida, sans remettre en cause ce modèle social. Ces caractéristiques sont aussi celles des relations sexuelles adolescentes et en particulier des perceptions et des comportements sexuels des adolescents masculins. Il s'agit tout simplement d'un modèle phallocratique qui évidemment ne s'identifie jamais comme tel. De plus, ce modèle relève d'une sexualité infantile au sens freudien du terme, c'est-à-dire une sexualité qui n'est pas encore liée à une personne; la partenaire ou le partenaire y sont de peu d'importance.

Or dans la société québécoise actuelle, l'adolescence peut être effectivement «interminable»; c'est une longue période qui peut durer jusqu'à l'âge de 25-35 ans. Il serait plus justifié de parler de post-adolescence, mais l'essentiel reste que l'on ne peut pas parler d'âge adulte qui, lui, est caractérisé par l'engagement dans la vie professionnelle et personnelle.

Les différents modèles montrent qu'il est actuellement difficile de reconnaître une intentionalité et une signification à la sexualité humaine en dehors de son accomplissement technique. Non seulement la performance est très présente, mais elle a tendance à prendre le devant de la scène et toute la scène. Ceci est en parfaite conformité avec l'idéologie des Records Guiness qui professent le culte de la performance insignifiante. La performance n'est pas que négative; la performance sexuelle peut aussi, comme toute expérience considérée comme réussie, avoir des fonctions de réassurance, de confirmation et d'apprentissage. Cependant, limiter les comportements sexuels au niveau de la performance sexuelle serait probablement illusoire; les attentes des personnes peuvent être ailleurs, donc elles peuvent être déçues par la seule performance sexuelle. Ainsi, dans le film La crise de Colline Serrault, un sportif compulsif et solitaire s'entraîne sur des appareils. Il affirme avec l'énergie du désespoir que ses super-muscles lui feront automatiquement tomber les filles dans les bras. Si ce n'était pas si drôlement présenté, ce serait infiniment triste.

La performance est donc un modèle sexuel tout à fait contestable pour plusieurs raisons. D'abord parce que ce modèle est inatteignable; les limites physiques existent, et comme nous le savons, elles sont beaucoup plus évidentes dans la vie sexuelle des hommes que dans celle des femmes. Il y a là une ironie presque dramatique étant donné la prééminence du modèle adolescent masculin. Il serait peut-être temps de considérer la part de fantasme masculin présente dans ce modèle de performance sexuelle. Ensuite parce que les êtres humains ne sont pas des machines; les personnes ne peuvent être seulement des moyens de réussir. Le fondement de la morale de Kant et de la morale chrétienne est tout entier dans cette dernière affirmation. Le culte de la performance sexuelle provoque une demande continuelle de techniques pour pallier les limites de l'organisme: aphrodisiaques, drogues, techniques érotiques. Les sexologues sont interpellés par cette demande; il importe qu'ils réfléchissent avant d'y répondre et qu'ils aident à réfléchir. De plus, le culte de la performance est insatisfaisant; il ne donne pas longtemps le plaisir escompté (quand il le donne) et encore moins le bonheur prévu. La raison en est que c'est beaucoup plus une expression des pulsions (y compris de l'agressivité) qu'une expression du désir.

L'interprétation populaire de la psychanalyse telle que l'a étudiée S. Moscovici est probablement responsable de cette confusion de niveau. Il est clair que le désir est difficile à gérer; il peut provoquer des conflits et de multiples souffrances. Plutôt que de risquer un véritable échange, certains s'en remettent maintenant à des machines; le sexe virtuel est le triomphe du modèle technologique appliqué à la vie sexuelle. En dernier lieu, le modèle de la performance est dénué de signification; il prétend ne se fonder que sur lui-même. L'arrière-fond de valeurs, de philosophie, d'esthétique, de religion qui forme la culture est oublié. Or c'est lui qui donne un sens aux comportements humains, y compris aux comportements sexuels; c'est lui qui distingue la sexualité humaine de la sexualité animale. Ce que le culte de la performance sexuelle manifeste, c'est un véritable «vide existentiel» selon l'expression de V. Frankel. Encore faut-il s'arrêter pour le reconnaître et l'écouter plutôt que d'essayer de le combler avec des objets ou des recettes.

Une alternative possible au culte de la performance : la sexualité comme élément des relations humaines.

Plutôt que de continuer à alimenter le culte de la performance qui réduit la sexualité à un moyen et les personnes à des machines, il pourrait s'avérer utile de reconsidérer la sexualité de façon globale et non plus seulement de façon technique et instrumentale. La sexualité est une dimension constitutive de chaque personne et non pas seulement une fonction corporelle. Elle n'implique pas nécessairement un passage à l'action; elle ne peut donc se réduire à des comportements sexuels. Elle est liée aux autres composantes de la personne, ce que la pratique sexologique permet facilement de confirmer quotidiennement. Elle permet d'entrer en relation avec autrui; elle est même «une modalité de la relation» (Anatrella, 1993).

En ce qui concerne la sexualité, le modèle industriel aurait avantage à être reconsidéré au bénéfice d'autres paradigmes comme le paradigme existentiel et celui de la dialectique sociale (Bertrand et Valois, idem). Et les relations sexuelles pourraient alors être considérées autrement que sous l'angle de la performance; d'abord comme des relations et ensuite comme des relations humaines et en dernier lieu seulement comme un type particulier de relations humaines. C'est, en effet, fortement réduire les relations sexuelles que de les identifier à la génitalité, au sexe. Dans l'expression «sexe», remarque-t-on que le mot relation a été effacé? C'est l'autre de la relation qui est effacé et une partie de soi-même. Dans la perspective large qui sera maintenent présentée, la prévention du sida pourrait être envisagée comme une question de relations interpersonnelles, de pouvoir, de négociation, d'attitudes et de valeurs qui se jouent entre partenaires.

La conception de la sexualité qui est proposée à la fin de cette réflexion n'est pas nouvelle; c'est celle d'une certaine tradition humaniste qui pourrait s'enrichir des acquis des connaissances scientifiques sur la sexualité. Il semble que cette conception globale de la sexualité se soit perdue quelque part dans les dédales de la révolution sexuelle et des approches morcelées du phénomène sexuel. Elle pourrait se présenter avec les caractéristiques suivantes: elle est personnelle donc teintée de subjectivité et d'affectivité, liée au langage et à la culture.

La subjectivité n'est pas ici considérée comme ce qui empêche d'être scientifique, mais comme ce qui confère un statut de personnes aux partenaires sexuels. C'est ce qui empêche de considérer et d'utiliser l'autre comme une femme-objet, un homme-objet ou un enfant-objet. C'est aussi la reconnaissance de l'historicité et de l'unicité de chaque personne. La notion de modèle unique de performance ne respecte aucune de ces caractéristiques qui font la richesse des personnes.

L'affectivité est indissolublement liée à la sexualité, même quand on la refuse et surtout dans ce cas. Les sentiments, les attentes, les espoirs, les croyances, les valeurs font que la vie sexuelle de chaque personne lui ressemble. Le fait que ces éléments soient liés aux capacités symboliques et qu'ils ne puissent être observés directement n'oblige pas à les négliger dans une approche scientifique. La littérature et les arts peuvent nous apprendre beaucoup à ce sujet et la sexologie aussi quand elle analyse les productions culturelles relatives à la sexualité dans une perspective anthropologique.

La sexualité humaine est liée au langage, à une conceptualisation minimale permettant la compréhension de la sexualité et pour chacun, de sa sexualité. Il s'agit ici de beaucoup plus que de l'expression de son vécu qui n'en est qu'une forme passablement galvaudée par les médias. Il s'agit du langage comme accès au sens, au projet de vie et à la culture. Ne pas pouvoir mettre des mots sur ce que l'on ressent et vit dans sa sexualité permet difficilement de s'en approprier le sens. Dans les expériences sexuelles précoces, le passage par le langage est court-circuité par l'expérience rapide. Le risque est très grand de ne vivre que ce que les autres désirent que l'on vive, pour leur plus grand bénéfice.

La sexualité n'est pas seulement individuelle et individualiste. Elle repose sur des réalités sociales plus larges qui dépassent les individus; le mythes, les héros, les modèles existent pour tous. Les arts et parmi eux l'art érotique renseignent sur ce que peut être une expérience sexuelle et esthétique touchant parfois la dimension sacrée de la vie. Le retour actuel du spirituel sous toutes ses formes est une preuve de l'insuffisance des modèles scientifique, technique et technocratique. Par spirituel il faut entendre ici ce qui confère une dimension vitale et cosmique à l'expérience sexuelle et non pas ce qui est religieux. Le religieux, comme l'a montré R. Caillois, c'est le spirituel confisqué par un groupe social et structuré dans une organisation; il est immédiatement politique.

Mais quelles pourraient être maintenant les conditions de possibilité de cette approche de la sexualité ?

La première condition est une suspension provisoire de l'action afin de réfléchir. Il faut parfois accepter une inefficacité temporaire du rendement et de la performance pour trouver et se retrouver, d'où la nécessité de rencontres et de congrès. Le culte de la performance ne souffre aucun délai et pousse à la précipitation. L'attente, le délai, l'arrêt sont nécessaires pour élaborer une projet de vie sexuelle et il n'est pas antipédagogique de le rappeler, au contraire.

La seconde condition est l'habitude d'une réflexion sur la finalité des comportements sexuels. Pourquoi, par exemple, faut-il avoir tel comportement sexuel? Le faut-il vraiment? Poser la question, c'est la plupart du temps trouver la réponse et surtout élaborer sa réponse.

La troisième condition est la nécessité d'une recherche constante de signification. La vie sexuelle est liée à toutes les questions humaines essentielles, à la vie, à la mort, au plaisir et à la souffrance, aux relations interpersonnelles.

La dernière condition est celle d'une évaluation éthique relative à la vie sexuelle. Il ne s'agit pas, bien entendu, de revenir à une conception rigide de la morale sexuelle sur le plan des comportements permis et défendus, ce qui est une caricature de la morale. Il s'agit de rappeler courageusement la nécessité des valeurs dans le champ de la vie sexuelle comme dans tout champ de développement humain, pas plus là qu'ailleurs, mais pas moins non plus. La valeur du comportement importe autant que sa réussite. L'ensemble de ces conditions définit assez complètement l'éducation sexuelle comme réflexion continue sur la sexualité et sa sexualité.

Références

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Parution

Cet article est paru précédement dans la revue Sexologie actuelle, de octobre 1997, la revue de l'Assocation des sexologues du Québec.

Auteur : Marie-Paule Desaulniers, Ph.D., Philosophe et pédagogue spécialisée en éducation sexuelle.


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